BERCY-CHARENTON : DES TUNNELS SACRIFÉS ?


 

La ville de Paris a-t-elle conscience de l’importance de son patrimoine ferroviaire ? À en croire le projet d’aménagement de Bercy-Charenton considéré avant tout comme « l’une des dernières opportunités foncières de la capitale », il est possible d’en douter. Déjà, il y a quelques années, un autre patrimoine ferroviaire, la halle Freyssinet, avait gêné la municipalité dans son projet urbain de la ZAC rive gauche. Aujourd’hui, c’est l’ancienne gare de la Rapée qui retient l’attention de Paris historique.

 
 

Le secteur en question : un nœud ferroviaire et routier

Le bâtiment est situé dans le secteur de Bercy-Charenton et représente une superficie de soixante-quatre hectares. Située en bordure est de Paris et localisée près de la Seine, la zone est un vaste ensemble d’installations ferroviaires et routières-autoroutières. Les infrastructures ferroviaires comprennent le faisceau de la gare de Lyon ainsi que la ligne de la petite ceinture. Parallèle à cette dernière, se trouvent les boulevards Poniatowski et Périphérique. Bercy-Charenton est également le point de départ de l’autoroute A4 et son échangeur de Bercy permet d’assurer les liaisons entre les différents réseaux routiers.

Les premières grandes voies de communication se sont implantées sur le site avec le développement du commerce du vin dès le XVIIIe siècle. C’est à partir de la seconde moitié du XIXe siècle que s’y installent les grands entrepôts et les plateformes logistiques liés à ce commerce. Il s’agit en, plus de la gare de la Rapée, des grands entrepôts de Bercy construits entre 1877 et 1895, réaménagés par la suite entre 1980 et 1995. Des bâtiments annexes liés à cette activité sont construits au début du XXe siècle : les réservoirs d’eau (pour les trains à vapeur), les immeubles de bureau pour la SNCF, la station de la petite ceinture, le poste d’aiguillage, l’usine électrique. Le secteur comprend, par ailleurs, d’autres éléments patrimoniaux remarquables comme le bastion n° 1 de l’enceinte de Thiers (1845), un des rares vestiges de cette fortification, mais aussi le cimetière de Valmy (1906) et le stade Léo Lagrange (1930). La gare de la Rapée constitue toutefois le patrimoine majeur du secteur.

 

Accès au tunnel des artisans, rue Baron Leroy © L. Michaux / Paris historique

 

La gare de la Rapée : un patrimoine fondamental de Bercy-Charenton

La gare de la Rapée est un édifice monumental construit entre 1862 et 1877. Elle s’organise sur deux niveaux : la gare inférieure (partiellement enterrée) et la gare supérieure. L’ensemble prend la forme d’un rectangle de 300 mètres de long sur 130 mètres de large pour la partie inférieure et d’environ 60 mètres de large pour la partie supérieure. La gare inférieure est composée de six longues alvéoles voûtées en arcs surbaissés de 6,5 mètres de haut sous clef de voûte. Les voûtes reposent sur des piliers de pierre construits tous les six mètres et sont contreventées par des séries d’arcades. La maçonnerie est composée de pierres calcaires du bassin parisien. La partie supérieure comporte trois grandes halles à charpente et structure en bois. Le tunnel nord est longé par un chemin de ronde comprenant quarante-cinq arcades en meulière.

 

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Tunnel routier des artisans. Les artisans sont installés dans les travées des tunnels adjacents © L. Michaux / Paris historique 

 

La gare servait à la réception des alcools (vins et spiritueux) en provenance du midi de la France, pour les distribuer ensuite dans les différents entrepôts de Bercy positionnés directement au nord du complexe. C’est la topographie particulière des lieux - en effet les entrepôts de Bercy étaient situés à un niveau inférieur (quais de Seine) par rapport aux voies de chemin de fer (en zone non inondable) - qui explique la création de cette gare sur deux niveaux. Les wagons de marchandises arrivaient donc, à l’origine, dans la gare supérieure puis étaient descendus directement, par monte- charges hydrauliques, dans la gare souterraine qui servait de lieux de stockage et qui avait également son propre système de voies ferrés. Ce dispositif était complété par des grues et des trémies permettant de descendre les marchandises. Les négociants en vin venaient ensuite récupérer leurs marchandises par voies routières depuis des ouvertures directement aménagés sur le quai de Bercy.

 

 Maçonnerie du tunnel routier © L. Michaux / Paris historique

 

Ce système, d’une haute technicité à l’époque, a été pourtant assez vite délaissé. Dès 1877, la gare supérieure semble être abandonnée et dans les années 1900 une rampe ferroviaire et un nouvel accès routier sont aménagés dans la gare inférieure. Le lien direct entre les deux gares est alors définitivement rompu. Le dispositif est complété dans les années 20 par l’ajout de voies ferrées en sous-sol vers les entrepôts de Bercy et le long de la gare inférieure ainsi que par la construction d’une usine électrique. En 1924, enfin une partie de la gare inférieure est transformée comme entrepôt frigorifique.

Aujourd’hui, bien que les bâtiments aient conservé les voies de chemin de fer et même les plateformes tournantes (rotonde) pour wagons, l’essentiel de l’activité est assuré par le transport routier. Elle demeure toutefois partielle. Ainsi trois tunnels sur les six dans la gare inférieure sont utilisés par des artisans et deux halles de la gare supérieure sont exploitées comme entrepôts. Ce sont les artisans de ces tunnels qui ont alerté Paris historique du projet que prépare la ville de Paris pour ce secteur.

 

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 Chemin de ronde © L. Michaux / Paris historique

 

Le projet de Bercy-Charenton

La conception du projet de Bercy-Charenton date de 2010-2011. Il a subi des évolutions depuis un premier plan guide en 2012-2013 jusqu’au dernier qui date de 2015. Toutefois, ses objectifs sont restés les mêmes. Ils consistent à rétablir une jonction entre Paris et Charenton, désenclaver le secteur et créer un nouveau quartier composé de logements, de services publics et urbains. Il est vrai que la densité des réseaux de transports constitue une barrière importante pour le secteur. Son franchissement par un piéton reste dangereux pour aller admirer le bastion n°1.

 

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Vue actuelle du secteur © Google Maps

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Représentation du futur quartier Bercy-Charenton © Mairie de Paris

 

Le plan-guide prévoit ainsi la création de passerelles et de routes pour franchir ces obstacles : passerelles au dessus des voies de la gare de Lyon, réutilisation des voies de la petite ceinture en promenades, prolongement de la rue Baron-Leroy pour rejoindre Charenton, création d’une promenade depuis Bercy village jusqu’à Bercy 2...

La Rapée supérieure condamnée

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Gare supérieure © L. Michaux / Paris historique

 

Le projet qui se veut exemplaire en matière de développement durable prévoit la création de jardins et de promenades plantées appelés « armature verte » et surtout la construction de 660 000 m2 de surface habitable. Des immeubles de grande hauteur (tours ?) sont prévus comme pour répondre aux immeubles de la ZAC rive gauche. Cet important programme nécessite donc la destruction pure et simple de la Rapée supérieure où doivent prendre place un jardin donnant sur la Seine et des bâtiments derrière l’immeuble Lumière. Intéressante conception de développement durable lorsque des édifices en assez bon état sont détruits au lieu d’être réutilisés !

Que faire de la gare inférieure ?

Le projet initial prévoyait également la destruction de la gare inférieure pour la mise en place d’un centre de tri « Syctom ». L’abandon du projet a cependant fait ressurgir l’intérêt patrimonial du site. En effet, aujourd’hui, il est prévu de garder trois tunnels sur les six existants de la gare inférieure. Un programme spécifique et innovant reste à inventer pour ces lieux toujours en activité.

Paris historique déplore, comme toujours, un projet urbain qui considère le patrimoine comme une variable d’ajustement. La gare monumentale de la Rapée aurait pu être le cœur de ce projet d’aménagement. Le centre du nouveau quartier. Elle est perçue au contraire comme gênante et seule une portion congrue va être conservée. La ville de Paris a fait commander, pourtant, une étude patrimoniale du secteur (serait-ce en vain ?).

En plus d’un intérêt patrimonial et historique, l’ancienne gare de la Rapée ne manque pourtant pas d’atouts. Il s’agit d’une plateforme logistique située sur un emplacement stratégique (autoroute A4, boulevard Périphérique, tramway, gare de Lyon, quai de Seine...). Elle permet donc de faciliter le transit de marchandises entre la ville intra-muros et l’extérieur. Elle offre également des conditions d’isolation phonique et thermique optimales pour certaines activités artisanales (ferronnerie, menuiserie, maçonnerie) ainsi que pour des entrepôts... Ils s’y trouvent également des caves à vin et même un studio de tournage. La gare de la Rapée, lieu de mémoire ferroviaire, continue donc d’être un lieu de vie et de travail pour 150 artisans.

 

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Atelier de ferronnerie occupant une travée d'un des tunnels © L. Michaux / Paris historique

 

Notre association soutient le maintien du complexe de la Rapée inférieure avec évidemment les artisans des tunnels. Elle a récemment organisé un café patrimoine sur le sujet et souhaite que le bâtiment soit protégé au titre des Monuments historiques. Une enquête publique est organisée du 15 novembre au 16 décembre 2016 sur ce dossier.